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#Récit-de-vie : Jules DAILLY (1873-1915). Épisode (1).

Chez les DAILLY, depuis François à la fin du 16ème siècle, on est berger de père en fils. Accompagnés de leurs fidèles chiens, sous leur regard affectueux et protecteur, de nombreuses « générations » de troupeaux ont arpenté et brouté chaque are, que dis-je, chaque centiare du territoire de Cuverville, Houville-en-Vexin, Heuqueville, La Roquette ou bien encore du Thuit, dans l’Eure.

Une corporation de bergers éprise de liberté
Berger avec son troupeau (Bonheur, Rosa 1822-1899)
Berger avec son troupeau (Bonheur, Rosa 1822-1899) - source Wikipédia

Cheminant au rythme lent de leurs troupeaux dans la nature chaque année renouvelée au printemps, assis sous l’ombre fraîche d’un chêne centenaire ou au bord d’un ruisseau l’été, meilleurs connaisseurs des coins à champignons en automne, les bergers sont aussi braconniers habiles quand arrive l’hiver… Cette vision, peut-être idyllique quand on sait l’exigence du métier, témoigne en tout cas de l’aspiration profonde de ces hommes à vivre en communion avec la nature dans un cadre d’immense liberté.

Le grand-père de Jules et son père, s’ils sont restés fidèles à la tradition familiale, ont quitté la commune originelle. Oh, par pour aller bien loin, puisque c’est à Daubeuf-près-Vatteville qu’ils ont mené leurs moutons. C’est là qu'ils ont trouvé, l’un puis l’autre, épouse.

Jules est le premier de la lignée à rompre avec cette tradition familiale. A-t-il fait le bon choix ? Même s’il n’a pas passé le certificat d’études, il sait au moins lire et écrire. Peut-être rêve-t-il d'une autre vie que celle des ses aïeux. Domicilié à Amfreville-les-Champs il embauche comme ouvrier de filature. Fini la communion avec la nature, c’est le bruit assourdissant des métiers à tisser qui rythme désormais ses journées.

Du haut de ses 1m66, c’est un homme de bonne constitution qui se présente au recensement militaire, avec ceux de la classe de 1893. D’un visage ovale dit « ordinaire » émergent deux yeux bruns profonds et un nez aquilin qui montrent d’emblée que l’homme ne s’en laisse pas compter. Au traditionnel bal des conscrits il aura fière allure et son épaisse chevelure châtain au vent retiendra certainement le regard de plus d’une.

Le service militaire l’appelle le 16 novembre 1894 au 39ème d’infanterie. Il y passera à peine un an puisque, le 3 octobre 1895 il est réformé pour pleurésie chronique. On a beau être de belle constitution, les virus sont agressifs et la médecine encore désarmée. Jules revient sur ses terres d’Amfreville et enchaînent les missions de journalier dans les nombreuses fermes du plateau. C’est peut-être dans l’une d’entre elles qu’il rencontre Augustine Cambour avec qui il se marie en mai 1902.

Jules DAILLY veuf avec deux bébés de seize et cinq mois

Vous vous souvenez sûrement, sinon vous pouvez lire cet article en cliquant ici, qu’Augustine, l’épouse de Jules, est décédée prématurément et l’a laissé veuf avec Victor et Louis, deux bébés en très bas-âge en ce mois de mai 1904.

Jules change souvent de lieu de travail en fonction de la demande et ne peut à l’évidence s’occuper seul de ses garçons. Peine du veuvage ou poursuite d’une pratique déjà installée, le veuf fréquente les cabarets et y laisse la plus grosse part de ses maigres revenus. Souvent, les bagarres s’en suivent et Jules se taille une réputation de violent. Ce sont ses parents âgés et pourtant considérés comme indigents qui prennent, tant bien que mal, les bébés en charge.

Mais depuis la loi du 24 juillet 1889 dite « Enfants maltraités ou moralement abandonnés, placement des mineurs, action éducative en milieu ouvert » les autorités veillent au grain. Elles sont sans doute alertées sur la situation des enfants. Une dénonciation, peut-être. Un mois après le décès de la mère, le Tribunal civil des Andelys est saisi par le Procureur de la République. Dans sa séance du 15 septembre 1904 celui-ci prononce la déchéance des droits de la puissance paternelle à l’égard du père et confie à l’assistance publique la garde et la tutelle des deux mineurs.

Le jugement est sans appel, tant dans ses attendus, ivrognerie, violence, vols que dans ses conclusions qui le déclare indigne d’exercer l’autorité paternelle. Indigent, il n’échet de le condamner au paiement d’une pension.

Les enfants n’auront donc quasiment pas vécu avec leur mère et ne vivront plus jamais avec leur père, ni avec leurs grands-parents.

Jules DAILLY, bien que réformé, est mobilisé fin 1914

Seul sans ses enfants, Jules doit pourtant survivre. Il reprend le travail, le plus souvent comme domestique, dans les fermes qui acceptent de l’embaucher. Deux ans plus tard, au recensement de 1906, il travaille et loge chez Maxime Grenut, cultivateur à Flipou, et à celui de 1911, c’est dans les mêmes conditions qu’il émarge à la ferme Lebatard à Pont-Saint-Pierre. Peut-être, espérons-le pour lui, a-t-il trouvé une forme de stabilité.

Jules passe en 1907 dans la réserve de l’armée territoriale. Et quand arrive le Décret de mobilisation du 1er août 1914, même s'il est âgé de 41 ans, la grande muette ne l’oublie pas. Peut-être, dans le contexte, se présente-t-il d'ailleurs de lui même. En tous cas, il repasse devant le Conseil de Révision de l’Eure qui, en date du 7 décembre 1914, le reconnaît apte au service armé. La France a besoin d'hommes.

C'est « la fleur au fusil », comme les autres, que Jules rejoint le 4ème régiment de zouaves.


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Un beau récit

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