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Récit de vie - Henri Thirel : 1914 - 1915.

Ce samedi 1er août 1914, le tocsin qui sonne à toutes volées à Breteuil-sur-Iton, les annonces du tambour de ville et le décret de mobilisation générale placardé sur nos murs plongent la cité dans la stupeur : « Nous sommes en guerre ! »

Pourtant, pour Henri Thirel nouvellement installé comme patron charron, sa jeune épouse Madeleine et leur fils André, âgé d’un peu plus de trois ans, l’avenir semblait prometteur. Lire ou relire la première partie du « récit de vie » d’Henri en cliquant sur ce lien.

Ordre de mobilisation du 1er août 1914
Ordre de mobilisation du 1er août 1914
La séparation.

Nous avons peu échangé avec Madeleine. Nous savons que le devoir s’impose et il n’est pas question, ni de toutes façons possible, de m'y soustraire ; c’est comme cela que nous avons été éduqués. Je voudrais bien croire la rumeur qui dit « qu’il n’y en aura pas pour longtemps », mais, même si je ne le dis pas à mon épouse, je suis loin de partager cet optimisme. En tous les cas, ça n’est pas « la fleur au fusil » que je pars rejoindre mes compagnons d’infortune. 

Parmi la dizaine de charrons qui travaillent à la forge, je sais pouvoir compter sur les trois ou quatre plus anciens qui échappent, ayant dépassé les cinquante ans, à la mobilisation et vont pouvoir faire tourner l’atelier. Nous en avons parlé et je sais qu’ils feront pour le mieux.

Ce dimanche matin, le départ se rapproche. Madeleine, par nature, montre peu ses émotions, mais je sens quand même percer son inquiétude. Pour notre fils, bien sûr, pour moi aussi, certainement. Mais sûrement pas pour elle, c’est une femme forte et je lui fais confiance pour faire face. Nos deux familles, même éloignées d’une quarantaine de kilomètres, la soutiendront, c’est certain.

Madeleine sans savoir ce qu’elle doit prévoir ni pour combien de temps, tire de notre armoire de mariage quelques vêtements qu’elle range soigneusement dans un sac. Pendant ce temps, je profite des derniers moments avant notre séparation en regardant André jouer dans la cour ; j’ai sorti son petit-cheval de bois sur lequel il s’invente des histoires. Son insouciance et sa joie de vivre atténuent ma peine de les quitter.

Le moment venu, je pars seul à la gare de Breteuil, pour rejoindre Paris après un changement à Évreux. Le lendemain matin, je me présente à Versailles à la Caserne d’Artillerie, place d’Armes, conformément aux indications portées sur mon livret militaire. Depuis que j’habite dans l’Eure, je suis affecté au 22e Régiment d’Artillerie (22eRA). Durant mon service militaire, dans le 31e RA, j’ai d’abord été cannonnier-servant et au bout d’un an, au vu de mes aptitudes, je suis devenu maître-pointeur. Après les formalités d’usage, nous sommes enfin réunis, et j’apprends mon affectation précise, à la 13e section de munitions d’artillerie (13e SMA) de notre régiment. Je ne ferai donc pas directement partie des forces combattantes, mais du parc d’artillerie qui alimente les troupes en armes et munitions.

22e RA - 13e SMA en 1914
Henri Thirel 2e rang 2e en partant de la droite avec une partie de la 13e Section de Munitions d'Armement

Notre unité compte 11 sous-officiers et 129 brigadiers et soldats placés sous les ordres d’un capitaine et de deux lieutenants ; sans oublier les 174 chevaux sans qui nous ne serions rien. C’est le lieutenant Saunier qui fera fonction de capitaine, secondé par les lieutenants Rousseau et Puech.

Nous recevons nos chevaux et notre matériel. Il faut nous mettre en ordre de marche avant le départ vers les lignes de front. Nous recevons les consignes et nous préparons pour la revue d’ensemble avant le grand départ.

Le 12 août en soirée, nous embarquons à Saint-Germain-Grande-Ceinture dans un train à destination de Laon, dans l’Aisne, gare régulatrice. Mais à Compiègne nous sommes débarqués pour une première mission d’équipement d’un wagon-tombereau qui doit être rapidement prêt pour tirer sur des aéroplanes ennemis annoncés. Nous attendons le tombereau qui n’arrivera jamais... L’ordre ne peut être exécuté ! Nous repartons direction les Ardennes. La route est longue et c’est seulement vers 16 h 30, le lendemain, que nous pouvons installer notre premier campement à proximité de la gare d’Amagne-Lucquy.

La guerre de mouvement.

Resituons le parcours d’Henri dans son contexte.

Le 4 août, sans déclaration de guerre, 800.000 soldats allemands ont franchi la frontière belge. En réponse, l’entrée des Anglais dans le conflit a déclenché la Première Guerre mondiale. L’État-major français envoie la troupe se porter au plus vite aux frontières du nord et de l’est pour « la bataille des frontières ». Les forces anglaises et françaises tentent d’arrêter la progression allemande mais, sans y parvenir, la ralentissent quand même. 

Bataille des frontières août 1914
Bataille des frontières août 1914

Après une journée sans mouvement, nous reprenons la route, le 14 août, vers la frontière belge. Celle-ci est finalement franchie le 18. La montée vers le Nord se poursuit et nous arrivons, enfin, à Renlies, dans le Hainaut le 24 au matin. Nous devons ravitailler les 3e et 4e armées et recevons l’ordre de nous porter à la cote 07 entre Barbançon et Boussu-lez-Walcourt pour livrer nos munitions. En route, un agent de liaison rejoint l’unité à Barbançon et nous intime l’ordre de faire demi-tour. Nous nous exécutons.

La retraite.

Ce qu’Henri et ses camarades du rang ne savent sûrement pas, c’est que les quatre journées précédentes ont été éprouvantes sur le front et particulièrement meurtrières. La veille, 23 août, la contre-offensive française a été mise en échec, la 5e armée étant menacée sur ses deux flancs, le général Lanrezac s’est vu contraint d’ordonner la retraite sur une ligne Avesnes-Regniowez puis La Capelle-Hirson-Charleroi. Dans notre repli, nous nous trouvons bloqués à l’entrée de Renlies. Finalement, nous repassons la frontière belge vers la France le 24 à 23 h 30 et arrivons à 6 h du matin à Anor, dans le département du Nord. 

Le 26 a enfin lieu notre première opération de ravitaillement, celle des 43e et 11e régiments d’artillerie.

Extrait du JMO - Journal de marche des opérations de la 13e SMA  (Page5/24)
Extrait du JMO - Journal de marche des opérations de la 13e SMA (Page5/24)

Le 27 août, à 6 h 30 du matin, nous voyons passer le 18e corps en retraite et nous partons, de notre propre initiative, pour Froidestrées, dans l’Aisne. L’agent de liaison part prendre les ordres à l’état-major de la 5e armée, mais « il fait chou blanc », celle-ci ayant déjà quitté La Cappelle dans la nuit. Un chef d’escadron de chasseurs que nous croisons nous conseille de nous porter « aux allures vives » vers Etreaupont, car le génie doit faire sauter le pont sur l’Oise. Nous arrivons à temps pour franchir la rivière et installer notre camp à Prices. Au cours de la journée et les jours suivants, les ravitaillements s’enchaînent en même temps que nous poursuivons notre repli vers le sud-ouest, vers Chatillon-les-Sons.

Le 29 août, le capitaine commandant la 3e batterie du 11e RA que nous fournissons, nous fait savoir que l’armée bat en retraite vers le sud. Ça, nous l’avions compris, en quelques jours nous avons fait un bond en arrière de plus de 200 km. Nous atteignons La Chapelle-sous-Orbais, au sud-ouest de Reims.

Le 4 septembre, à 1 h 30 du matin, nous nous dirigeons vers Charleville, dans la Marne, quand un officier de liaison nous rapporte l’ordre de dégager complètement la route le plus rapidement possible. Nous nous replions vers Fontenay-de-Bossery que nous atteignons dans la nuit du 6.

La première bataille de la Marne

Si la contre-offensive a été meurtrière et s’est soldée par une retraite, les combats sur le sol wallon ont sans doute facilité la victoire de la bataille de la Marne, et brisé le Plan Schlieffen.

Le 7 septembre, nous rejoignons le premier échelon à Fontaine-sous-Montaiguillon, en Seine-et-Marne et reprenons notre route vers le nord. Les opérations de ravitaillement s’enchaînent et il faut aussi régulièrement renouveler le stock. Dans la nuit du 7 au 8 le lieutenant en premier détaché et les hommes qui l’accompagnent touchent, à Pont-sur-Seine, 12 canons de 75. Les routes sont encombrées ne rendant pas facile notre avancée.

Cet encombrement, dont témoigne Henri, tient à n’en pas douter aux mouvements de troupes préparatoires à la bataille de la Marne qui se prépare et, en partie, à ses fameux taxis.

Bataille de la Marne - situation le 9 septembre au soir.
Bataille de la Marne - situation le 9 septembre au soir.

Notre activité, entre le 5 et le 10 septembre est intense. Nous enchaînons, souvent de nuit, notre approvisionnement et la livraison aux troupes engagées dans la bataille des Deux Morins. Nous mesurons que les combats battent leur plein et nous sommes, hommes et chevaux, aux limites de la rupture. Il faut tenir. Nos efforts, et encore plus ceux de nos camarades au front sont couronnés de succès. Nous reprenons notre avancée vers le nord et en deux jours, nous remontons de 100 km rejoignant puis dépassant Reims.

Ce 12 septembre, cela fait un mois que nous sommes partis de Versailles.

L’Armée française vient de livrer la fameuse Bataille de la Marne, elle-même subdivisée en cinq batailles plus restreintes, de l’ouest vers l’est, celles de l’Ourcq, des Deux Morins, des Marais de Saint-Gond, de Vitry et de Revigny. Certes, ces batailles gagnées mettent un coup d’arrêt à l’offensive allemande, mais elles effacent, aussi, l’espoir d’une guerre courte et victorieuse.

Henri et les hommes de sa section, en ont-ils conscience ? Savent-ils que, d’ores et déjà, sur le million d'hommes engagés de part et d'autre, on estime les pertes, dans chaque camp, à près de 250.000 tués, blessés et disparus ?

 

L’écriture de cet article s’appuie sur le JMO - Journal de Marche des Opérations - de la 13e SMA, sur le site Mémoires des Hommes. Merci à la page Facebook « Généalogie: Recherches Militaires » pour son aide dans mes recherches.

 
Le Récit-de-vie

Il s'agit, dans un article unique, ou bien dans une suite d'articles, de raconter en la contextualisant, la vie d'un ancêtre, d'un collatéral, d'une famille, voire même d'un village ou d'une paroisse.


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4 comentarios

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Invitado
15 may
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Texte très émouvant. J-C Leloup

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Merci beaucoup, Jean-Charles Leloup !

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j'aime beaucoup le récit vu de l'intérieur, de la bouche du soldat. Je ne suis pas certaine d'oser le faire, mais je le voudrais!

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Merci Dominique. J'ai essayé de rester le plus "neutre" possible en m'appuyant sur le JMO. Bonne journée.

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